V
Aussitôt arrivé chez lui, quai Voltaire, le premier soin de Morane, une fois la porte de l’appartement soigneusement verrouillée, fut de se précipiter sur le téléphone et de demander le service international. Quand il eut obtenu le service en question, il demanda :
— Je désirerais obtenir un numéro d’urgence à Londres… Non, pas Lourdes, mademoiselle. Londres, en Angleterre… Oui, c’est cela… Le 999, à Londres…
— Quel est votre numéro ?
Bob donna son numéro d’appel, et la préposée, après l’avoir noté, déclara :
— Raccrochez… On va vous rappeler…
— N’oubliez pas que j’ai demandé ce numéro d’urgence, insista Morane.
Mais on avait déjà coupé. Pourtant, cette recommandation ne devait pas être inutile, car, au bout de quelques minutes à peine, la sonnerie retentit. Bob décrocha aussitôt.
— Vous avez le 999 à Londres, lui dit-on. Parlez… Il y eut un déclic, une série de bourdonnements, puis une voix bourrue fit, en anglais :
— Scotland Yard écoute…
— Je désirerais parler à Sir Archibald Baywatter, dit Bob, en anglais également.
À l’autre bout du fil, il y eut un silence marquant la stupéfaction, un peu comme si Bob avait demandé de s’entretenir avec la reine elle-même.
— Sir Archibald Baywatter ? dit enfin la voix. On ne dérange pas le Commissioner comme cela, sir…
— Il se dérangera pour moi, assura Bob. Dites-lui que le commandant Morane désire l’entretenir d’une chose extrêmement grave…
— Le commandant Morane… Chose extrêmement grave… Je vais voir si le Commissioner accepte de vous parler, sir…
Précédemment, à Londres, Bob avait collaboré avec Sir Archibald et le Yard dans leur lutte contre l’Ombre Jaune, et il était normal que le Commissioner fût le premier averti de la résurrection de leur ennemi.
Il y avait eu quelques secondes d’attente, puis une autre voix, parlant un anglais châtié celle-là, demanda :
— C’est vous, commandant Morane ? Si je m’attendais à vous !…
Bob avait reconnu la voix. Il crut bon cependant d’acquérir une certitude.
— Est-ce bien vous, Sir Archibald ? interrogea-t-il.
— En chair et en os… On me dit que vous avez à m’entretenir de choses extrêmement graves. Il doit en être ainsi, sinon vous ne me téléphoneriez pas de Paris. En outre, vous n’êtes pas homme à me déranger pour me parler de la pluie et du beau temps. De quoi s’agit-il ?
— L’Ombre Jaune est revenue, jeta Morane.
La voix du chef du Yard éclata tel un coup de tonnerre :
— QU’EST-CE QUE VOUS DITES ?
— Je dis, fit Bob calmement, que l’Ombre Jaune est revenue.
Il y eut un long moment de silence, puis Sir Archibald Baywatter dit :
— Écoutez, commandant Morane, si je ne vous connaissais pas, je croirais que…
— Je ne plaisante pas, coupa Bob. Si extraordinaire que cela puisse vous paraître, Monsieur Ming vit. J’ai eu, ce soir même, affaire à lui et à ses dacoïts.
— Pourtant, fit remarquer le commissaire, votre ami Bill Ballantine a bien tué ce maudit Ming voilà un an, et cela en votre présence…
— Je sais, je sais, interrompit à nouveau Morane. Il y a là quelque chose qui nous échappe encore. De toute façon, nous n’avons jamais retrouvé le corps de notre ennemi, pour la bonne raison qu’il était, en principe, enfoui sous des tonnes de pierre et de terre et que tenter de l’exhumer aurait été un travail de longue haleine… Toujours est-il, quelle que soit l’explication de cette résurrection, que Ming est bien vivant. Je ne puis avoir aucun doute à ce sujet, il est en France pour l’instant, mais il est probable, sinon certain, qu’il a toujours des complices en Angleterre qui agissent en son lieu et place. Il faut donc que le Yard reprenne sa surveillance pour éviter que de nouveaux crimes ne soient commis…
— Avez-vous averti la police française ?
— Pas encore… Je préférerais d’ailleurs que vous le fassiez en mon lieu et place. On pourrait ne pas me croire.
— Je vais faire le nécessaire aussitôt. Mais j’aimerais obtenir une promesse de votre part, commandant Morane…
— Quelle promesse, commissaire ?
— Je voudrais que vous ne vous mêliez plus des affaires de l’Ombre Jaune. Elle vous a épargné plusieurs fois, mais je doute qu’elle continue longtemps encore…
Bob Morane demeura un instant pensif, passant et repassant dans ses cheveux la main qui ne tenait pas le combiné. Il savait que la sagesse parlait par la bouche de Sir Archibald mais, cette voix, il ne voulait cependant pas l’entendre.
— Désolé de ne pouvoir vous faire une telle promesse, Sir, dit-il. Ming a déclaré la guerre à l’humanité. Or, j’appartiens à cette humanité, et il me faut la défendre. Mieux que quiconque, je connais l’Ombre Jaune, ses méthodes de combat, ses réactions. Je dois aider à la combattre et à la vaincre…
Le Commissioner n’insista pas. Il connaissait d’ailleurs assez son correspondant pour savoir qu’il n’y avait pas à insister.
— Ce sera comme vous voudrez, commandant Morane, dit-il. De mon côté, je vais faire le nécessaire auprès des autorités françaises. Mais soyez prudent…
— Vous pouvez compter sur moi en cela, Sir Archibald, fit Bob d’une voix qu’il s’efforçait de rendre insouciante. Je connais Ming, et je sais qu’il n’a pas l’habitude de plaisanter… À bientôt, commissaire…
— À bientôt, commandant Morane. Et tenez-moi au courant…
Les deux hommes interrompirent la communication. Quand Bob eut reposé le combiné sur sa fourche, il prit un crayon, un bloc-notes et se mit en devoir de rédiger un télégramme. Il était destiné à son vieil ami Bill Ballantine, qui habitait l’Ecosse, et il disait :
Besoin de toi urgence. Prends premier avion pour Paris. T’attends avec impatience. Question de vie, et de mort.
Amitiés.
Bob.
Quand Bob eut téléphoné le texte du télégramme, il se laissa retomber en arrière dans son fauteuil et demeura songeur. Tous les événements de l’après-midi et de la soirée repassaient devant ses yeux à la façon d’un film monté. Un film dont il était à la fois acteur et spectateur.
Soudain, il se sentît très las. Il passa la main sur son front, où perlaient des gouttes de sueur froide, et il murmura :
— Maudit soit le jour où mon chemin a croisé celui de ce monstre de Monsieur Ming ! Maudit aussi soit le jour où je lui ai sauvé la vie…
Il savait pourtant que, s’il pouvait revenir en arrière, il agirait encore comme il l’avait fait. D’ailleurs, Ming ne s’était-il pas, aussitôt, acquitté de sa dette ?
Tendant le bras, Morane ouvrit le tiroir de son bureau et en tira un objet brillant qu’il jeta sur le sous-main. C’était un petit masque d’argent, de trois centimètres sur quatre environ, représentant l’image d’un démon grimaçant, aux yeux saillants et féroces, aux lèvres retroussées sur des crocs aigus, prêts à mordre eût-on dit. Sur le front, quelques signes d’apparence cabalistique se trouvaient gravés.
— Le Signe ! fit Bob avec un sourire amer. Le Signe !… C’est grâce à lui que Ming a pu acquitter sa dette envers moi. Mais combien d’autres hommes, au contraire, ont péri justement à cause de ce Signe, qui était la marque de l’Ombre Jaune ?
Et c’était cette même Ombre Jaune, qu’il croyait pourtant définitivement vaincue, que Morane allait devoir combattre à nouveau, au péril de sa vie. Pas un seul instant, cependant, il ne songea à reculer. En la circonstance présente, il se considérait un peu comme un soldat à la guerre, et il aurait regardé tout refus de sa part à lutter contre Ming comme une désertion.
Heureusement, Bob possédait une alliée précieuse en la personne de Tania Orloff qui, demain peut-être, allait lui procurer les armes capables de vaincre définitivement son redoutable ennemi.
« Pourvu qu’elle téléphone demain, comme elle me l’a promis ! songea Morane. Pourvu qu’elle téléphone ! »
Miss Tania Orloff téléphona, comme elle l’avait promis, le lendemain matin. Quand elle entendit la voix de Morane, elle donna l’impression d’être soulagée.
— Le Ciel soit loué ! fit-elle. Je vous croyais mort…
— J’ai pourtant échappé aux dacoïts de votre oncle. Vous ne le saviez pas ?
— Ils sont revenus en disant qu’ils vous avaient tué et avaient fait disparaître votre corps. Sans doute n’ont-ils pas osé avouer à mon oncle qu’ils vous avaient laissé fuir. Par la suite, cependant, je n’ai pas retrouvé la quatre-chevaux. Alors, je ne savais que penser…
— Eh Bien, soyez rassurée, je suis toujours vivant, jeta Bob d’une voix joyeuse. C’est Monsieur Ming qui a dû être content en apprenant ma mort…
— Vous vous étiez déguisé, et il ne vous a pas reconnu. Il croyait, et croit encore, qu’il s’agissait de quelque curieux…
— Et vous, Miss Orloff, comment saviez-vous qu’il s’agissait de moi ?
— Quand mon oncle est venu à Paris, il y a quelques mois, il a trouvé prudent de vous faire surveiller. Bien sûr, vous le croyiez mort, mais il avait appris à ses dépens à se méfier de vous. Comme à Londres, il m’a donc chargé de vous surveiller puisque, ne l’oubliez pas, il ignore tout de notre complicité. Il ne sait même pas que nous nous connaissons. Hier donc, j’ai vu qu’on vous amenait la vieille Citroën. Ensuite, je vous ai vu sortir de chez vous. Il est possible que je ne vous aurais pas reconnu moi non plus si, avant de grimper dans la Citroën, vous n’étiez allé prendre quelque chose dans votre propre voiture, parquée à peu de distance…
— J’étais allé chercher mon permis de conduire, expliqua Bob.
— Ainsi, j’ai pu vous reconnaître, continua la jeune fille. Je vous ai suivi en auto. Quand je me suis rendu compte que vous surveilliez mon oncle, j’ai compris que cela vous mènerait au repaire de Saint-Ouen. Je m’y suis rendue, espérant pouvoir vous prêter une aide quelconque en cas de besoin. Hélas, j’ai couvert le chemin en voiture, alors que mon oncle et vous le faisiez par le métro. Retardée par les encombrements de la circulation, je suis arrivée trop tard pour vous avertir que vous alliez vous jeter tête baissée dans un traquenard. Tout ce que j’ai pu faire, c’est vous aider lors de votre fuite.
— Entre-temps, fit remarquer Morane, j’avais failli me faire occire par cette main d’acier téléguidée promue à la garde du repaire. Encore une invention diabolique de Ming. Strictement entre nous, je le soupçonne d’être un peu dérangé du côté de la substance grise pour imaginer des trucs pareils…
Miss Orloff parut ignorer cette dernière remarque. Elle continua :
— Je suis heureusement arrivée à temps pour vous permettre d’échapper aux dacoïts.
— Ils m’ont vu monter à bord de la quatre chevaux. Il est fort possible que ce détail dévoile à Ming la complicité qui nous unit.
— Nous ne courons aucun risque de ce côté, commandant Morane. Mon oncle ne connaît pas cette voiture, car je l’ai achetée hier, à son insu, la trouvant plus facile à manier à travers les rues de Paris…
Il y eut un silence, puis Bob dit :
— J’aimerais vous demander, Miss, puisque votre oncle est vivant, comment il a fait pour ressusciter ainsi. N’a-t-il pas été tué par mon ami Bill Ballantine, voilà un an, dans son antre souterrain du nord de l’Ecosse ? Antre dont vous m’aviez d’ailleurs vous-même indiqué l’emplacement…
— Je sais, commandant Morane, je sais… Je ne puis cependant fournir la moindre explication à cela, car mon oncle a ses secrets, qu’il ne dévoile à personne, même pas à moi. Tout ce que je puis vous affirmer, c’est qu’il n’est jamais mort, qu’il est toujours demeuré aussi vivant que vous et moi. Il a dû vous jouer un de ses petits tours de passe-passe habituels. Votre ami et vous avez été ses dupes, tout simplement… Sans doute, mon oncle avait-il intérêt à ce que vous le croyiez mort. Je n’ai qu’un regret, c’est que vous n’ayez pas continué à le considérer comme tel…
— Que voulez-vous dire, Miss Orloff ?
— Je vous répondrai par une question, commandant Morane. Comment avez-vous été amené à vous lancer à nouveau sur la trace de mon oncle ?
— Bien malgré moi. Il y a deux jours, je passais quai de la Conférence, et je l’ai reconnu sous son déguisement de mendiant. Le lendemain, je l’ai suivi jusqu’à Saint-Ouen. Vous connaissez la suite. C’est grâce à vous sans doute que je suis encore vivant…
— Je me plais à le croire, commandant Morane. C’est pour cela que je puis me permettre de vous demander de m’accorder une grâce.
— Laquelle donc ?
— Cessez de lutter contre mon oncle…
— De quoi avez-vous peur ? demanda Bob. Que je finisse par le vaincre ?
Il y eut un silence avant que la jeune fille répondît, dans un souffle :
— Non… J’ai peur qu’il ne vous vainque, vous. Comme vous le savez, mon oncle est rusé, puissant sans scrupules. Il vous a épargné jusqu’ici, mais je doute qu’il continue à le faire. Je ne voudrais pas qu’il vous arrive malheur…
— Vous souvenez-vous, Miss Orloff, dit Morane doucement, de ce que vous m’avez dit il n’y a pas longtemps ? Que les crimes de votre oncle vous faisaient horreur, et que vous étiez décidée à m’aider à l’abattre. Auriez-vous changé d’avis ?
— Je n’ai pas changé d’avis, mais j’ai peur pour vous. Voilà pourquoi je vous demande d’abandonner.
— Et que penseriez-vous de moi si j’acceptais ? demanda Bob.
Comme la jeune fille ne répondait pas, il enchaîna :
— L’Ombre Jaune doit être mise au plus tôt hors d’état de nuire, et vous allez m’aider encore une fois. Sans vous, je ne puis rien, vous le savez…
Tania Orloff parut hésiter. Sa voix trébucha sur les premières syllabes qu’elle prononça.
— Ce… ce sera comme vous… vous voudrez, Bob. – C’était la première fois qu’elle appelait Morane par son petit nom.
— Mais il vous faudra agir vite, car mon oncle quitte Paris cette nuit, à destination de l’Egypte. Vous pourrez le trouver ce soir dans un repaire qu’il possède quartier du Temple, où il doit donner ses dernières instructions à ses chefs de réseaux. Si vous le désirez, je vous donnerai le moyen de parvenir jusqu’à lui…
Morane hésita. Pénétrer seul dans l’un des repaires de Monsieur Ming, c’était une fois encore courir se jeter dans la gueule du loup. Pourtant, il fallait agir avant que le Mongol ne quittât Paris pour l’Egypte, où il allait perpétrer on ne savait quels nouveaux crimes. Avant le soir, Bill Ballantine serait peut-être arrivé d’Ecosse et, avec son aide, Bob verrait augmenter ses chances de triompher de l’adversaire. Entre-temps, Sir Archibald Baywatter aurait sans doute également prévenu la police française.
— Je vous écoute, Tania, dit Bob d’une voix ferme.